lundi 3 décembre 2007

"Un sourire est la plus puissante des armes"

Patricia était une des femmes dont la charme m'a le plus bouleversé. Certes, elle était belle, mais son visage rayonnait plus qu'autre chose. Ses yeux malicieux pétillaient comme une coupe de champagne dès que vous aviez la chance de croiser son regard. Elle avait légué ses taches de rousseur à ses deux petites filles, leur conférant ce même air coquin, et pour lesquelles elle resterait toujours la plus jolie des mamans.

Elle n'abusait pas de ses charmes de façon prétentieuse, mais il était évident qu'elle connaissait l'étendue du pouvoir de son seul sourire, tant elle le distribuait largement à tous et à toutes. "Un sourire est la plus puissante des armes", s'amusait-elle à me dire quand nous évoquions ensemble le pouvoir de conviction dont elle pouvait faire preuve dans son métier d'assistante sociale.

Le sourire de Patricia était devenu légendaire autour d'elle, encore plus quand tous ses proches la surent malade et qu'elle n'en devenait pas avare pour autant. Elle affronta dignement cette épreuve, ainsi que les différents traitements qui lui ont été proposés, avec leur lot d'effets secondaires.

Elle continua sa vie, son travail et gardait son impérissable sourire malgré la fatigue, les nausées ou la perte de ses cheveux ; et même lorsque d'une chimiothérapie à une autre plus puissante, les médecins s'avouaient incapables de faire régresser la maladie. En désespoir de cause, un dernier traitement lui fut prescrit. On lui promit qu'elle le tolérerait mieux sur le plan digestif et général. C'était vrai, mais il eut sur elle un effet tout autre que ceux des cures précédentes : la réaction indésirable était cutanée cette fois, provoquant un érythème marqué et des éruptions sur son visage.

Son cancérologue jugea l'effet collatéral comme "mineur" mais c'est à ce moment là que Patricia perdit son sourire. On peut comprendre ce médecin qui fit passer des critères esthétiques au second plan après la santé de sa patiente, mais Patricia, ne se voyait plus dans les yeux de son mari et les baisers qu'elle avait pour ses filles n'avaient plus la même saveur.

L'atteinte d'un organe interne peut être gravissime, mais tant qu'on le garde en nous, il n'est pas utile de le faire partager à son entourage. la peau c'est autre chose. La peau est notre interface avec l'extérieur. Elle est notre premier vecteur de communication avec autrui. C'est à la troisième semaine de gestation de l'embryon humain que l'ectoblaste s'invagine pour donner les deux feuillets qui donneront le tissu neural d'une part et la peau d'autre part, c'est ainsi que le développement nous apprend que la peau est l'extension en surface de notre cortex cérébral. Elle devient à la naissance, les frontières de notre univers, celles qui nous définissent, le lieu ou se créent les premières jouissances avec la mère, et de fait le premier objet perdu lorsqu'on en est séparé. Enfin c'est peau contre peau que l'on s'aime. On veut la peau de quelqu'un, on tient à sa peau, on a le mal dans la peau ou on est bien dans sa peau, certains sont à fleur de peau ou font peau neuve.

La réaction sur son visage était bien entendu le fait du médicament devenu poison, mais pour Patricia, c'était aussi l'extension vers l'extérieur du mal qui grandissait en son sein. Manifestation ostentatoire de sa mort imminente, devenue de plus une barrière infranchissable par ses proches, elle décida d'arrêter le traitement avant trois semaines sans même chercher à connaître son efficacité sur la tumeur. Elle s'est éteinte quelques semaines plus tard avec le sourire, en m'apprenant qu'il n'était pas nécessaire de périr en héros pour avoir une belle mort.

12 commentaires:

Enguerrand a dit…

http://enguerrand.typepad.com/le_chevalier_enguerrand/


Voici l'un des plus beaux textes qu'il m'ait été donné de lire dans la grande blogosphère...
Et je ne suis pas sur qu'elle ne se soit pas éteinte comme une véritable héroïne.
Ce mot cache beaucoup de formes de combat différentes.
Merci

mich" a dit…

"la peau est l'extension en surface de notre cortex cérébral"

Cette particularité du développement embryonnaire apparaît sous un autre angle, mis en exergue de cette façon.

Texte très émouvant qui rappelle ron l'infirmier dans certains de ces écrits.

'faites chier, je manque d'écraser une larme.

Xavier Moulia a dit…

Un très beau texte en effet. Merci.

Chondre a dit…

Oui oui, très émouvant.

gilda venue grâce à Matoo a dit…

pour une bricole de santé infiniment moins grave un médecin m'avait proposé un traitement, en me précisant comme si ça n'était rien, "Vous serez peut-être quelques temps sans pouvoir sourire".
J'ai pris une autre option, plus contraignante mais nocturne.
Face à la mort potentielle j'aurais probablement fait le choix d'abandonner le sourire, en attendant je comprends le choix de ton héroïne.

Son histoire est triste. Votre texte est beau.

-Nico- a dit…

>>>> je vais pas quand mêm pas vous remercier pour vos compliemnts parce que ca ferait super prétentieux, mais le coeur y est :)

gilda > ben on se vouvoie maintenant ? c'est le croiseur impérial qui t'a impressionnée ? :)

Borgapelo a dit…

Y'a une coquille au 5e mot avant la fin.

Et tu as juste oublié qu'on a aussi parfois quelqu'un dans la peau. Mais te connaissant, c'est une omission volontaire.

Sinon, pour le reste, je ne vais pas te pousser à la prétention.

Ah si un dernier truc en passant : il n'y a pas de "belle mort"... ça n'existe tout simplement pas. C'est toujours moche.

Borg a dit…

Mais je t'aime quand même hein, et j'aime aussi ton texte...

Nan je dis ça pour pas qu'il y ait de malentendu ;-)

Borgbis a dit…

Enfin euh, vouloir éviter les malentendus et dire "je t'aime" c'est paradoxal...

Bref, on s'comprend, n'est ce pas ?

Lelapin a dit…

bon j'peux difficilement faire preuve de sarcasme, là...
(sinon, peut-être, un détail dans ton commentaire : retire donc tes moufles quand tu tapes sur ton clavier que diable !)

biz

spicynico a dit…

Pas beaucoup de maux aujourd'hui...

Pyram a dit…

Je comprends l'abandon de Patricia mais je ne l'approuve pas.

La vie est plus importante que la perte temporaire du sourire. Car en mourant, elle a fait perdre leur sourire à plus d'un de ses proches. En choisissant de mourir, elle a choisi sa propre dignité - c'est respectable, mais pas admirable.